Facture Instrumentale : Seul on va plus vite... Ensemble on va plus loin !

Lundi, 2 Mars, 2020

Comment coopérer plus dans la facture instrumentale ?

Selon les résultats de l’enquête menée cet automne par le Pôle, la Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale (CSFI), l’ITEMM et la Mission "Pays de la Loire Métiers d'Art", seuls 1/3 des acteurs de la facture instrumentale travailleraient en coopération avec leurs pairs. Face aux défis de cette filière, le précepte « Seul on va plus vite. Ensemble on va plus loin » ne devrait-il pas s’imposer sur les enjeux de prescription, de communication, de mutualisation ou d’impact environnemental ?

Le secteur de la facture instrumentale vit une évolution forte depuis l’avènement du numérique. Côté vente d’instruments, le géant Thomann domine largement le marché sur internet. « On en a vu beaucoup de magasins mettre la clef sous la porte. Une ville sans magasin de musique, c’est inimaginable. Internet n’aura jamais la même résonance qu’un magasin » explique Guillaume Parthenay, responsable marketing d’Algam, le leader français - basé à Thouaré, fabricant et distributeur de matériel de musique. Mais côté fabrication, « Il n’y a jamais eu autant de luthiers, leur nombre s’est multiplié par cinq en 20 ans » selon Jacques Carbonneaux de la CFSI. Un constat paradoxal, donc, qui permet de réaffirmer la place majeure des fabricants auprès d’un public en quête de produit fiable.

Par contre, le secteur de facture instrumentale apparait fragmenté. L’enquête menée par le Pôle, la Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale (CSFI), l’ITEMM et la Mission "Pays de la Loire Métiers d'Art", indique que 81% des structures ont 1 salarié ou moins. Le manque de disponibilité et l’isolement compliquent les coopérations. 64% des structures disent ne pas travailler avec leurs pairs, et 19% n’ont aucune collaboration avec une structure de la filière musicale.

Orienter la clientèle vers le spécialiste

D’après Jean-Baptiste Lorin, gérant de JiB Guitare : « Certains de l’ancienne génération pensaient que ces métiers étaient concurrents, mais je pense que l’on peut au contraire faire beaucoup de choses ensemble. C’est la seule manière de faire front face à internet. Et, je crois à cette évolution de notre métier ». Un conseil qu'il s’applique à lui-même, puisque Jean-Baptiste Lorin a adossé son atelier de lutherie guitare à un magasin d'instruments. Il précise : « On sensibilise une clientèle qui n'oserait pas rentrer chez un luthier. Et si quelqu'un arrive avec une vieille guitare qu'il veut changer, nous lui disons parfois qu'il n'est pas obligé d'en acheter une nouvelle, qu’il est possible d’en faire quelque-chose avec un peu de boulot ». Dans son atelier, sont disponibles des cartes de visite de facteurs d’instruments de façon à orienter les clients en fonction du type d’instruments - à cordes ou à vent.

A Saint-Nazaire, les luthiers guitares se répartissent aussi les chantiers en fonction du type de réparation. « Avec Black Trombone, on se partage les missions sur les réparations de guitares en fonctions des compétences et des disponibilités des ateliers » explique Olivier Roux, Luthier Guitare implanté dans le lieu spécialisé Sous-sol. « L’objectif est de travailler en bonne intelligence et d’offrir le meilleur service à nos clients dans les meilleurs délais et au meilleur tarif » indique-t-il.

La vente en ligne

Concernant la vente en ligne, le principe peut être identique. La coopération doit permettre de proposer une unique porte d’entrée pour simplifier les choses et fidéliser les usagers. C’est le principe des Marketplaces. En rémunération du service de mise en relation, le vendeur accepte de verser à l'éditeur du site internet (Marketplace), à la finalisation de l'achat, une commission fixée en fonction du statut du vendeur, professionnel ou particulier. Cela pose question pour certains facteurs d’instruments qui interrogent ce système du point de vue l’éthique, comme Edwige Etienne de la Fée des Vents, basée dans le vignoble. En effet, la part de commissions peut aller jusqu’à 15% du montant de la commande pour un vendeur professionnel. D’après Jacques Carbonneaux de la CFSI : « En 2017, en France, la vente sur internet était estimée à 38% des ventes totales d’instruments ».

Selon Jacques Carbonneaux : « Certains ont réagi à temps comme Woodbrass, d'autres comme Algam se sont inspirés de Darty avec des distributeurs, des points d'achats et de retrait d'articles dans toute la France ». Guillaume Parthenay poursuit : « Avant, Algam ne vendait qu'aux professionnels. Aujourd’hui, on a ouvert un site internet de vente aux particuliers. Attention, le but n'est pas de court-circuiter les magasins, mais de les soutenir. Quand un client achète un instrument, il doit choisir un magasin-référent qui le livrera ou dans lequel il ira chercher son produit. Le magasin-référent reçoit une commission dans les deux cas environ (environ 20%) ».

Enseignement et écoles de musique

En parallèle, de nombreux acteurs de la filière élargissent leurs activités pour augmenter leur audience ou fidéliser leur clientèle, en montant par exemple une école de musique dans leur magasin. C’est le cas d’Hurricane Music, à Vertou. Par ailleurs, selon les chiffres de l’enquête, 70% des structures de la facture instrumentale travaillent avec les écoles de musique et les conservatoires. Toutefois, selon Edwige Étienne, de la Fée des Vents qui y proposent des ateliers autour de l’hygiène et de l’entretien des instruments : « Il y a parfois un manque d’initiatives. Ce ne sont pas les écoles qui viennent vers les facteurs d’instruments mais l’inverse ». Fanny Reyre Ménard, de l’Atelier du Quatuor à Nantes, poursuit : « Avec les écoles de musiques et les conservatoires, il est très rare que nous puissions travailler directement avec les élèves. Dans un souci d’éthique, les écoles évitent d’offrir des espaces promotionnels. Ainsi, elles sont peu nombreuses à être prescriptrices des facteurs d’instruments de leur territoire ».

La prescription, enjeu de communication

Et pourtant, la prescription est un véritable enjeu pour les facteurs d’instruments. Certains d’entre eux développent des opérations de visibilité avec l’ensemble de la filière musicale. Cela prend souvent la forme de prêt de matériels. L’artiste ou l’organisateur devient alors prescripteur d’une marque en l’utilisant en concerts. C’est la logique appliquée par Algam pour les tournées de groupes de renommée nationale ou internationale, ou via le prêt de matériels aux salles comme Le Ferrailleur ou Trempolino.

Mais, l’isolement des facteurs d’instruments ne facilite pas la mise en place de partenariats. Dans le passé, l’équipe du Zenith de Nantes a sollicité des luthiers de la région pour exposer leurs savoir-faire lors d’un concert identifié « Guitare ». Face au manque de structuration collective des luthiers, ce projet est resté, pour le moment, dans les cartons.

La contrainte du foncier

Et pourtant, des collaborations existent. A Saint-Nazaire, un projet issu de l’union de 3 entrepreneurs et de 3 projets a vu le jour en 2019. Ce lien appelé « Sous-sol » regroupe un studio d’enregistrement, une école de batterie et un luthier guitare. « La naissance de la fusion fait suite à une nécessité économique face au prix du foncier. Personne n’avait les moyens financiers d’investir seul dans des murs. Les idées de business transversal sont venues par la suite. Aujourd’hui, on coopère ensemble : Vincent donne des cours à certains batteurs qui viennent enregistrer. Il nous dépanne pour accorder les batteries. Olivier intervient sur les guitares » explique Yann Tournay, responsable des Studios Ohm basés au Sous-sol.

La contrainte de foncier est également l’une des motivations pour trouver des solutions de gestion du stock et notamment pour travailler sur le modèle de l’économie circulaire. La Ressourcerie Culturelle vient d’ouvrir un chantier avec la société Pleyel, fabricant de pianos. Une partie du stock, ne pouvant plus être orienté dans les circuits de vente, trouve une utilisation nouvelle pour du décor.

Coopérer sur des enjeux éthiques et écologiques

A l’image de ces coopérations initiées pour des contraintes économiques, les coalitions ont la capacité d’engendrer des actions concrètes qui répondent à un besoins d’éthique au sein de la communauté. Ainsi, les facteurs d’instruments se sont unis à la COP18 pour obtenir une exception « CITES » sur l’usage de certains bois rares. En contrepartie, le secteur a une injonction de montrer que cette exemption n’est pas préjudiciable à la conservation des espèces et que, bien au contraire, les facteurs d’instruments sont plus que jamais engagés dans des pratiques écoresponsables. Dans ce cadre, l'APLG (Association Professionnelle des Luthiers Artisans en Guitares) s'est associée au projet de recherche scientifique sur les palissandres et autres bois de lutherie, porté par Iris Brémaud, chargée de recherche au CNRS. Pour Fanny Reyre Ménard : « Seul, un luthier des Pays de la Loire ne peut pas faire grand-chose. Par contre, il peut être pro-actif pour faire évoluer les mentalités et participer à des réflexions collectives en étant force d’innovation sur les matériaux utilisés et sur l’économie circulaire ».

 

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